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Bertrand Tavernier : Le cinéma et rien d’autre

© Emanuele Scorcelletti

Décédé le 25 mars 2021, Bertrand Tavernier laisse derrière lui une trentaine de longs métrages qui le firent se promener dans presque tous les genres - du film policier au film historique en passant par la chronique sociale - et toutes les époques. Passionné et d’une curiosité qui avait forcé l’admiration du maître Scorsese, son amour du 7ème art avait aussi fait du réalisateur une sorte de passeur, un transmetteur éclairé de la culture cinématographique. Plonger dans l’œuvre de Bertrand Tavernier, c’est aussi voyager à travers le cinéma français. Suivons le guide.

Le style Tavernier : de la variété avant toute chose

Une trentaine de films et presque autant de styles différents. S’il y a bien un élément qui caractérise le cinéma de Tavernier, c’est cet insatiable appétit qui entraîna le réalisateur dans des horizons et des genres très distincts.

Une œuvre classique portée par des personnages touchants

C’est peut-être la solide culture cinématographique que Tavernier se forgea dès ses plus jeunes années, et en particulier à la cinémathèque du lycée Henri IV puis à celle de la Sorbonne, qui porta le réalisateur vers un certain classicisme formel. Loin de ses contemporains de La Nouvelle Vague, Bertrand Tavernier s’inspire de ses aînés comme Renoir ou Autant-Lara. Dès son premier long-métrage en 1973, L’horloger de Saint Paul, il s’inscrit dans une certaine tradition du cinéma américain (dont il est, par ailleurs, un fervent admirateur) avec une narration assez classique et une intrigue solide. Si Tavernier y fait le choix du polar, c’est pour mieux s’en affranchir et se focaliser sur la relation entre les personnages et en particulier entre un père et son fils qu’une sombre histoire de meurtre rapprochera. Son goût pour des personnages touchants prendra corps dans la relation particulière qui l’unira à l’un de ses acteurs fétiches, Philippe Noiret, protagoniste dans un grand nombre de ses films parmi lesquels Que la fête commence, premier film historique de Tavernier et chronique tragi-comique de la Régence, Coup de Torchon, où Noiret partage l’affiche avec Catherine Deneuve ou bien encore La Fille de Dartagnan, en compagnie de Sophie Marceau.

Une œuvre qui traverse les frontières des genres

La curiosité sans bornes du réalisateur multicésarisé, autant que son érudition, lui permettront de traverser les genres en remportant toujours un certain succès critique autant que populaire. Du polar avec L’Appât (qui révéla Marie Gillain) au film de guerre tel que La vie et rien d’autre en passant par la comédie, avec Quai d’Orsay, fabuleuse chronique de la vie politique française centrée autour d’un étonnant et truculent Thierry Lhermitte : rien n’arrête ce passionné qui conserve toujours le goût d’un certain réalisme. Qu’il se place dans le passé comme dans une période plus contemporaine, Tavernier a le souci de faire vrai et d’apporter un éclairage sur l’époque qu’il dépeint : ainsi en est-il de La Princesse de Montpensier où il parvient parfaitement à transcrire l’âme du 18ème siècle, ses us et coutumes, son langage, mais aussi la difficulté pour une femme, incarnée ici par une sublime Mélanie Thierry, d’y choisir son destin.

Un cinéaste engagé

Derrière l’image plutôt posée de l’un des cinéastes français les plus connus, se cache un homme passionné de son art mais surtout engagé dans son temps. Tavernier n’hésita pas à s’appuyer sur son œuvre pour servir ses combats.

La Première Guerre mondiale : un thème de prédilection

Certains de ses films comme La Vie et rien d’autre ou encore Capitaine Conan prennent place pendant ou juste après la Première Guerre Mondiale, période que Tavernier explore avec une précision d’historien. Entre intrigues personnelles et fresque historique, Tavernier traite conjointement de la petite comme de la grande Histoire. Il parvient à dresser un tableau réaliste de la guerre et de ses méfaits mais il y mêle l’étude de motifs plus intimes comme ceux du deuil ou de la frontière très mince qui distingue les héros des criminels – ainsi décrit-il les soldats du Capitaine Conan (porté par un Philippe Torreton magistral), à la fois guerriers héroïques et brutes semant le désordre dans les Balkans.

Une chronique sociale sans fard des temps modernes

Quel que soit le cadre qu’il choisit, Tavernier observe le monde qui l’entoure, écoute les préoccupations de son époque et n’a de cesse de mettre à jour les injustices de la société française, qu’elle soit passée ou contemporaine. Réalisé en 1992, L.627 est le tableau d’une brigade des stupéfiants à Paris dont le réalisme et la vraisemblance seront salués par les professionnels du métier eux-mêmes. Mais cette chronique ultra détaillée porte aussi un combat et de nombreuses dénonciations : celle de la précarité sociale, de la lourdeur administrative ou bien encore du manque de moyens qui conduit cette brigade à une forme de délabrement moral. C’est ce même délabrement qu’il dénonce en 1995 dans L’Appât, tableau sans fard d’une jeunesse désœuvrée, incarnée ici par le trio Marie Gillain, Bruno Putzulu et Olivier Sitruk, et que le goût de l’argent et du succès facile va conduire à commettre des crimes sordides.

Un érudit du septième art

Plus qu’un grand metteur en scène, on pourrait dire de Bertrand Tavernier qu’il fut, d’une certaine manière, le gardien et la mémoire de son art.

Un critique érudit mais sans école

Du cinéma, Tavernier aime tout, sans mesure : polars, science-fiction, comédies, films intimes et de genre, cinéma français ou américain. Cette passion, il la transmettra d’abord en tant que critique cinématographique pour Les Cahiers du Cinéma ou encore la revue Positif : déjà, Tavernier refuse de s’affilier à une école et son amour du cinéma le conduira plutôt à vouloir réconcilier des conceptions du cinéma qui s’affrontent dans les années 50, entre fervents défenseurs de La Nouvelle Vague ou héritiers revendiqués de l’héritage de Renoir. L’écriture se poursuivra avec des livres-somme d’entretiens cinéphiles comme Amis Américains ou Cinquante ans de cinéma américain.

Un amoureux vorace de cinéma

L’idée de génie de Tavernier : transmettre cette culture et cette mémoire du septième art à travers un documentaire Voyage à travers le cinéma français, réalisé en 2016 et une série documentaire, réalisée 2 ans plus tard, qui célèbrent, tous deux, son amour vorace et son érudition du cinéma. Si les deux œuvres portent le même titre, elles relèvent toutefois d’une approche sensiblement différente. Dans son documentaire, Tavernier choisit de raconter sa vie à travers les œuvres qui l’ont marqué. Entre analyse de séquences, évocation personnelle et savante des réalisateurs qui l’ont influencé, la démarche est touchante et le résultat est un régal pour tout amateur de cinéma. Cette célébration se poursuit dans la série documentaire en huit épisodes Voyages à travers le cinéma français, où le réalisateur délaisse davantage la dimension personnelle pour se pencher sur des noms parfois injustement oubliés qu’il tente de réhabiliter grâce à sa passion et son érudition. Une véritable plongée dans l’univers méconnu du septième art et une initiation de haute voltige pour n’importe quel curieux cinéphile.