Berserk - L'interview de Kentaro Miura

— La dark fantasy est relativement rare dans l’univers du manga mais néanmoins très populaire en Europe. Pourquoi avoir choisi d’explorer ce genre ? Comment expliquez-vous le succès de votre série ?

Je n’utilise pas de baguette magique, alors cela va être dur de trouver la raison concrète du succès de ma série.
En ce qui concerne la dark fantasy, ma première influence vient de Conan the Great ; je ne voyais pas la dark fantasy comme un genre à part entière, mais plutôt comme l’équivalent de la fantasy en général. En dehors du Japon, des oeuvres majeures de fantasy comme Le Seigneur des Anneaux contiennent des éléments dark. Au Japon, par contre, la fantasy a été popularisée par des jeux vidéo comme Dragon Quest, destinés aux enfants et donc expurgés à la source de leurs éléments dark. Mais j’avais déjà reçu l’influence des romans avant celle de ces jeux, aussi me suis-je naturellement tourné vers la dark fantasy.
Pour revenir sur les raisons du succès de ma série, je pense qu’elle proposait quelque chose de nouveau au public japonais. En devenant adolescents, les lecteurs qui jusqu’alors s’amusaient dans un monde de fantasy pour enfants, se sont mis à chercher d’autres histoires de ce genre qui correspondaient à leur âge ; et je pense qu’en lisant ma série, ils ont découvert des éléments nouveaux, empreints d’amertume par exemple, qui ont retenu leur attention, en plus de trouver rafraîchissant le fait d’aborder une oeuvre destinée à des lecteurs plus âgés qu’eux. Quant au succès à l’étranger, il s’explique peut-être par un public déjà intime avec ce type d’histoires ?

— Nous en sommes au tome 40 de Berserk. C’est une série qui commence à être longue. Comment vivez-vous une telle longévité et quels ont été les principaux changements entre le début de la série et maintenant ? (Méthode de travail, rythme et trames scénaristiques)

Comment je vis la longévité de la série ? Disons que je prie pour réussir à la finir de mon vivant !

— Les fans aussi, je pense !

Prenez soin de vous ! Moi aussi, je prends soin de moi. Le principal changement est là. À l’époque où j’ai débuté la série, je m’occupais moins de sa fin que de raconter une histoire qui, de toute façon, se terminerait tôt ou tard ; mais aujourd’hui où j’ai pris conscience que la vie n’est pas éternelle, c’est en prenant soin de ma santé que je tente de boucler la série. Pour ce qui est de la méthode et du rythme de travail, le principal changement est que je suis devenu plus lent. Vous savez, j’ai l’impression d’être dans un vaisseau spatial qui fonce vers un trou noir, et à mesure qu’il s’en approche, l’écoulement du temps est modifié. Quand je travaille sur le manga, je n’ai pas la sensation que le temps s’écoule différemment et pourtant, il file en un éclair ! Comme si je faisais du surplace.

— Votre quantité de travail par page a-t-elle évoluée ?

Avec le temps, j’ai porté de plus en plus d’attention aux détails, limite trop. Ces derniers temps, par contre, j’essaie de rendre mon dessin plus lisible. — Vous avez aussi opté pour des outils numériques, en cours de route. Je me suis débattu pour trouver un moyen de compenser la lenteur de mon rythme de travail, sans trouver de solution satisfaisante. Durant une période, je dessinais intégralement au crayon à papier avant de photocopier les planches et aujourd’hui, je suis passé sur des outils numériques ; d’un côté, ces outils ont accéléré mon travail, mais de l’autre, je ne peux pas m’empêcher de me focaliser sur les moindres détails ; du coup, je passe plus de temps pour trouver le bon équilibre dans mon dessin.
Concernant la trame scénaristique cependant, je ne vois pas de changement majeur. Dans ses grandes lignes, elle continue de se dérouler telle que je l’avais imaginée au départ.

— Vous voulez dire que dès le début, vous saviez que votre série serait aussi longue ?

Non, je l’ignorais avant d’en arriver aux épisodes sur la troupe du Faucon. Je me concentrais sur Guts, le guerrier noir, sans penser à dessiner une histoire d’une telle ampleur ; mais en abordant la troupe du Faucon, j’ai tout à coup eu mille autres choses à raconter.

— Berserk s’articule principalement autour de la relation entre Guts et Griffith, à la fois complexe et symboliquement très marquée : l’ombre affrontant la lumière. Pourquoi avoir inversé les rôles et fait du héros le chevalier noir et du méchant le chevalier blanc ?

Dès mon enfance, j’ai trouvé que les héros sombres avaient la classe. J’ignore si cette admiration est un phénomène propre au Japon. Peut-être est-ce lié au fait que le Japon n’est pas dans l’aire culturelle chrétienne. Traditionnellement, la religion chrétienne dépeint avec dynamisme le bien et le mal, en opérant une distinction nette entre l’un et l’autre. D’ailleurs, toutes les oeuvres majeures [nées dans l’aire d’influence chrétienne] restent dans ce cadre. Au Japon, la séparation entre le bien et le mal est plus ambiguë et si la noirceur est chouette, alors elle peut être mise en avant ; c’est le cas de Devilman par exemple, que j’adore. De telles oeuvres existent depuis longtemps au Japon, elles ne sont pas nouvelles. En bref, je ne pense pas que ma série soit une simple antithèse.

— Votre série explore des iconographies très variées et inhabituelles dans le manga, de la mythologie orientale au moyen-âge européen, en passant par Lovecraft voire Phantom of the Paradise. Comment ces images s’imposent-elles à vous ?
[NdT : la question française parle d’iconographies et d’images, mais l’interviewer japonais parle quant à lui de “kôzu” (composition) et “design”, d’où la réponse de l’auteur qui peut sembler décalée.]

Pour la composition des planches, tout vient d’Akira. Quand j’étais étudiant, et jusqu’au début de ma carrière, je me suis sans cesse entraîné en regardant Akira. J’avais vraiment envie d’acquérir cette chouette technique de composition, avec ses différents cadrages et multiples angles de vue. Oui, j’ai vraiment beaucoup appris grâce à Akira. En ce qui concerne mon style de dessin, prenons les monstres : quand je dessine Berserk, j’ai déjà une représentation réaliste en tête. En bref, je veux donner au lecteur l’impression que cet autre monde qu’il contemple, est un monde bien réel. La fantasy japonaise actuelle, qu’il s’agisse des dessins ou du style, connaît un haut degré d’aboutissement. Elle ne cherche pas à se diriger vers quelque chose de réaliste. Mais il n’y avait pas tous ces animes, à mon époque ; les seules représentations visuelles de fantasy auxquelles j’avais accès étaient, au cinéma, des films comme Conan the Great ou Excalibur. En les voyant, vous finissez naturellement par penser qu’un auteur de fantasy doit avoir une représentation mentale claire de ce type de monde. Comme avec Willow, par exemple. Ce qui vous amène à dessiner dans un style réaliste. Vous êtes alors obligé d’imaginer comment poser vos monstres de manière naturelle. Et donc, d’imaginer comment pourraient réellement être ces monstres que l’on voit sur les illustrations de l’Europe du Moyen Âge, par exemple. Il en va de même pour les personnages, si votre monde ressemble à l’Europe du Moyen Âge, vous allez réfléchir aux éléments, aux matériaux, au style de cette époque. C’est tout cela qui a donné mon style de dessin actuel.

— Oui, vous disiez vouloir créer un monde à la limite du banal...

J’ai l’impression que les films et les animes actuels connaissent une spécialisation des tâches toujours plus grande, avec des personnes en charge du dessin, d’autres en charge de l’histoire. Cette spécialisation entraîne une séparation des différents domaines. Durant mon enfance, beaucoup de héros avaient une apparence simple et facile à mémoriser. Mais aujourd’hui, les enfants ne peuvent plus reproduire en dessin les jouets qu’ils ont entre les mains. C’est parce qu’entre-temps, un nouveau travail est né. Un travail qui consiste à créer des designs tous plus impressionnants les uns que les autres. Mais il y a une différence entre un design complexe et un design qui correspond aux besoins généraux de l’oeuvre.

— On le voit avec l’actuel Kamen Rider, les enfants ne peuvent pas reproduire de tels personnages.

C’est que le design destiné à vendre des figurines et le design cohérent avec l’univers de Kamen Rider sont, finalement, deux choses différentes. Cela vient peut-être de la différence entre travail d’équipe et travail solitaire, mais en ce qui me concerne, j’ai choisi de suivre l’ancienne méthode.

— Quelles sont vos maîtres, vos sources d’inspirations graphiques ? Reconnaissez-vous, dans la nouvelle génération de mangakas, des héritiers ?

Comme je l’ai dit précédemment en parlant d’Akira, j’ai été très influencé par Katsuhiro Ôtomo sur le plan graphique ; au-delà du seul graphisme, l’ambiance et l’impact du dessin me viennent de Gô Nagai ; mes gimmicks viennent de Dororo [par Osamu Tezuka] et Cobra [par Buichi Terasawa]. Comme vous le voyez, j’ai eu de multiples sources d’influence. Je me suis aussi imprégné inconsciemment du travail de nombreux autres auteurs de mangas. Ceux qui ne sont pas familiers avec le Japon risquent de ne pas connaître certains noms que je vais citer, mais j’ai commencé par imiter les mangas de l’éditeur Gakken, puis ceux de Shinji Mizushima, Rei Hijiri et Leiji Matsumoto à la même époque, puis Buichi Terasawa.
Après ce cheminement, au moment de passer du collège au lycée, je voulais être capable de faire des dessins réalistes, et j’ai alors commencé à imiter, même s’il ne s’agit pas de mangakas, Noriyoshi Ôrai ou encore Naoyuki Kato, l’illustrateur de Guin Saga. En bref, j’ai amélioré ma technique étape par étape, en imitant inlassablement toutes sortes d’illustrations et diverses autres choses. Après cette phase où j’imitais des illustrateurs, j’ai senti que je devais directement m’attaquer au corps humain, et je suis donc passé aux planches d’anatomie humaine des livres de [Thomas] R. Gest par exemple. J’ai étudié en recopiant ces dessins. Pendant une période, j’ai aussi beaucoup copié de shôjo manga, ceux de Moto Hagio notamment.

— Oui, on sent que vous avez été influencé par le shôjo manga.

Et aussi par les anime. En fait, comme j’ai attendu d’entrer à l’université pour construire mon style sur cette fondation d’influences conscientes et inconscientes, je ne peux pas citer tout le monde avec certitude. Ce qui est certain, c’est que mes influences sont nombreuses.

— Ces auteurs sont des maîtres, pour vous ?

Ils l’ont tous été, au fur et à mesure que je les imitais.

— Avez-vous des héritiers dans la nouvelle génération de mangakas ?

Le métier de mangaka est très personnel ; on devient tous des maîtres en suivant chacun notre propre chemin, voilà pourquoi je pense qu’aucun d’entre nous n’a d’héritier digne de ce nom. Quand on entre dans le monde du manga, notre style a beau ressembler à celui d’un autre auteur, il finira toujours par prendre une direction différente. Voilà pourquoi je pense que la notion même d’héritier est absente du monde du manga japonais.

© Glénat

Berserk - Tous les tomes

Promo discount image
Si retrait en magasin
En stock
Promo discount image
Si retrait en magasin
En stock
Promo discount image
Si retrait en magasin
En stock
Promo discount image
Si retrait en magasin
En stock
Promo discount image
Si retrait en magasin
En stock
Promo discount image
Si retrait en magasin
Expédié sous 4 jours
Promo discount image
Si retrait en magasin
En stock
Promo discount image
Si retrait en magasin
En stock
Promo discount image
Si retrait en magasin
En stock
Promo discount image
Si retrait en magasin
Momentanément indisponible
Promo discount image
Si retrait en magasin
En stock
Arrow scroll to top